Présidentielle: zoom arrière sur la campagne
de toutes les surprises

Un récit de Philippe Paquet

Quand on se lance dans une campagne électorale, il y a des phrases qu’il vaudrait mieux ne jamais prononcer. Des formules frappantes qui ressemblent à des trouvailles de génie, mais qui ne tardent pas à vous revenir dans la figure tel un boomerang. Le 28 août 2016, lors d’un meeting dans son fief de Sablé-sur-Sarthe, François Fillon pensait ainsi assener à Nicolas Sarkozy le coup de grâce en demandant : "Qui imagine un seul instant le général de Gaulle mis en examen?" Ni lui ni personne ne songeait évidemment qu’il faudrait en fait imaginer le candidat de la droite et du centre mis à son tour en examen, six mois plus tard, pour "détournement de fonds publics, complicité et recel d’abus de biens sociaux, et manquements aux obligations de déclaration à la Haute autorité sur la transparence de la vie publique". L’enquête sur les soupçons d’emplois fictifs au bénéfice de son épouse Penelope, et de ses enfants Marie et Charles, serait ensuite élargie à des faits de "faux et usage de faux" et d’"escroquerie aggravée".

La petite phrase, qui plus est, n’avait pas été lâchée au hasard. Le lendemain, 29 août, au micro de Jean-Jacques Bourdin sur RMC, Fillon s’en expliquait, soulignant à quel point il entendait incarner l’intégrité en politique. "Il y a un problème de probité partout, […] une dégradation de la vie morale", s’indigna-t-il. "Ce que j’ai voulu dire, c’est que, si j’étais président de la République, je ferais fonctionner les institutions avec un souci prioritaire d’exemplarité et de probité. Les responsables politiques ne peuvent pas s’asseoir sur la loi, ils n e peuvent pas se considérer comme au-dessus de la loi. Si j’étais mis en examen, je ne serais pas candidat, non certainement pas. Je considérerais que je ne suis pas en mesure d’assurer la direction du pays dans des conditions exemplaires."

La profession de foi n’était pas neuve de la part de François Fillon. Dix-sept ans plus tôt, le 20 octobre 1999, au JT de France 2, il avait déjà sorti la grosse artillerie. "Il y a des milliers de militants et des milliers d’élus qui respectent la loi, qui veulent être fiers de leur parti. Ceux qui ne l’ont pas respectée doivent être exclus, c’est la règle, c’est celle que moi je ferai respecter", avait martelé celui qui était alors député de la Sarthe, à l’encontre des époux Tiberi. Le "Canard enchaîné" venait de révéler que Xavière Tiberi avait été payée 200000 francs français (environ 30000 euros) par le Conseil général de l’Essonne pour un rapport de 36 pages, truffé de fautes et sans grand intérêt, sur la coopération entre pays francophones. Huit mois d’un prétendu travail qui avait tout l’air d’un emploi fictif pour la femme du maire de Paris. Les poursuites furent abandonnées pour vice de procédure, mais les Tibéri seraient rattrapés par d’autres affaires, celle notamment des faux électeurs du 5e arrondissement de Paris.

La leçon ne pouvait logiquement pas être perdue, et néanmoins le Penelopegate, quelle qu’en soit l’issue judiciaire, a d’ores et déjà créé cette situation inédite dans laquelle un candidat à l’élection présidentielle est mis, ainsi que son épouse, en examen. Ce fut assurément la plus grosse surprise de cette campagne électorale, mais ce fut loin d’être la seule. On a assisté, au contraire, à une avalanche de coups de théâtre, qui ont bouleversé tous les scénarios, à droite comme à gauche, hormis un seul : le succès attendu de Marine Le Pen.

Cécile Duflot se jette à l’eau et coule

Si la candidate du Front national a eu le vent en poupe, une autre femme politique n’a, en revanche, fait qu’un petit tour et s’en est allée vite fait bien fait : Cécile Duflot, coulée dès le premier tour de la primaire des Verts, le 19 octobre 2016, à la stupéfaction de ses admirateurs. La présidentielle, Duflot s’y préparait, en effet, depuis le printemps de 2014, quand elle refusa de participer au gouvernement d’un Manuel Valls honni. En se distanciant très tôt du quinquennat Hollande, elle put à loisir monter son opération Elysée, baptisée "Vital Michalon", en hommage à un jeune, mort en 1977 lors d’une manifestation contre la centrale nucléaire Superphénix de Creys-Malville dans l’Isère. Cécile Duflot coucha son programme dans un livre, "Le grand virage" - aux éditions "Les petits matins", ce qui était au moins plus actuel que "le grand soir". Cependant, en fait de virage, c’est droit dans le mur que la candidate fonça, en arrivant troisième de la primaire avec 24,4 % des voix. "Qu’est-ce qu’on attend pour être heureux ?", le slogan du livre, en devenait cruellement ironique. Les électeurs écolos, ayant vu rouge, avaient non seulement mis Duflot au vert, ils l’avaient surtout passée au bleu.

C’est Yannick Jadot qui devait remporter le deuxième tour, face à Michèle Rivasi. Quasiment inconnu du grand public, le député européen de 49 ans ne paraissait pas faire le poids dans la cour des grands (bien qu’il eût un temps dirigé les campagnes musclées de Greenpeace en France). Ça tombait bien car il n’eut pas à le faire : le 23 février, il se désistait au profit de Benoît Hamon. De quelqu’un qui créa dans les années 1980 l’association politico-syndicale "La Déferlante", on pouvait escompter la vague vigoureuse qui allait soulever le mouvement Europe Ecologie-Les Verts. Les militants eurent droit à une mer d’huile - un comble, sans doute, pour des défenseurs de l’environnement.

Nicolas Sarkozy : Je me casse, pauvres cons !

L’éviction prématurée de Cécile Duflot constitua, chronologiquement, la première surprise de la présidentielle de 2017. "No big deal", toutefois, comme devait le résumer adéquatement, dans son gallois natal, Penelope Fillon, puisque les Verts se mirent donc très tôt hors-jeu. La surprise suivante, elle, eut un tout autre impact. C’est, une fois encore, des primaires qu’elle surgit : celles de la droite et du centre. L’issue devait se jouer entre Alain Juppé et Nicolas Sarkozy. C’est, du moins, ce que les sondages annonçaient, laissant tout un chacun se demander pourquoi les dirigeants des Républicains avaient aussi peu d’imagination (pour avoir rebaptisé l’UMP d’un nom aussi quelconque) et les adhérents aussi peu de mémoire (pour avoir oublié le catastrophique bilan de la présidence Sarkozy). Qu’on pût envisager d’élire à nouveau un homme devenu si impopulaire, cinq ans plus tôt, que la France lui préféra François Hollande, défiait le sens commun, mais pas les certitudes des instituts de sondage. Aussi ce fut avec une pointe de soulagement, parce que la raison pouvait donc toujours avoir le dernier mot, qu’on vit, au soir du 20 novembre, l’ancien président être battu à plates coutures, avec 20,7 % des voix, par deux ex-Premiers ministres, le sien et celui de Jacques Chirac. Pour Nicolas Sarkozy, il n’y avait assurément pas de quoi rire, sauf peut-être du score de Jean-François Copé, bon dernier, et même - humiliation totale - loin derrière l’ovni Jean-Frédéric Poisson. Avec 0,3 % des suffrages, le maire de Meaux se déclara "déçu", démontrant par la même occasion qu’il excellait dans l’art de l’euphémisme.

Alain Juppé fait la grimace

Comme les miracles, les surprises ne viennent jamais seules. Si l’éviction de Nicolas Sarkozy en était une, le triomphe de François Fillon (44,1% des voix, contre 28,6% pour Alain Juppé) en était une autre, et de taille. Pour déconcertant qu’il fût, le scénario du second tour, une semaine plus tard, ne ménagea guère de suspense : le maire de Bordeaux but le calice jusqu’à la lie, en l’occurrence un de ces cocktails deux tiers/un tiers qui font très mal à la tête, les lendemains qui déchantent, surtout quand, la tête, on l’avait dans les étoiles. Avec 66,5 % des voix, contre 33,5 % à son adversaire, Fillon, soutenu (officiellement) par Sarkozy, lamina Juppé (à qui, sans rire, s’était rallié Copé).

Alain Juppé avait déjà fait la grimace, trois jours auparavant, le 24 novembre, lors du grand débat télévisé d’entre les deux tours. Littéralement. On devait retenir, en effet, de cette passe d’armes, l’image désolante des filets de bave d’Alain Juppé, sorte d’écume des jours sur les lèvres d’un candidat dont les rivaux se plaisaient à dire qu’il était trop vieux, qu’il avait fait son temps, et qui paraissait maintenant leur en offrir la confirmation très peu photogénique. François Fillon n’avait au demeurant pas manqué de plonger dans le lointain passé de son concurrent, pour en rappeler les heures sombres, tout en se défendant ensuite d’avoir voulu remuer la fange. "C’est une question fondamentale, on ne peut pas diriger la France si on n’est pas irréprochable", avait-il affirmé, dans une allusion qui pouvait viser aussi bien Juppé que Sarkozy, l’un après l’autre tourmentés par la justice. "Cela veut dire que les ministres, que le président de la République a fortiori, ne doivent pas être mis en examen, doivent avoir une attitude exemplaire."

Savourant intérieurement la perfidie du trait, le futur candidat de la droite ignorait qu’il enfonçait en fait les clous de son propre cercueil. "Je sais que ce n’est pas juste, qu’il y aura toujours des gens pour m’expliquer qu’il y a la présomption d’innocence, mais l’expérience qui a été la mienne dans plusieurs gouvernements montre qu’on ne peut pas sereinement diriger un ministère quand on a sur le dos une suspicion qui a entraîné une instruction judiciaire", eut-il l’imprudence d’ajouter. "On est des hommes politiques, on n’est pas des citoyens comme les autres. Les citoyens comme les autres ont droit à la présomption d’innocence, les hommes politiques ont comme responsabilité de montrer le chemin, de faire prendre des décisions difficiles." On connaît la suite.

François Hollande emprunte la sortie de secours

La surprise suivante n’en était qu’une demie, quoique… Le jeudi 1er décembre, en direct de l’Elysée, François Hollande annonça à la télévision qu’il ne se représenterait pas. Là aussi, c’était une première dans l’histoire de la Ve République. Nous nous trouvions à Paris, à une réception qui réunissait le monde des lettres, de l’édition et de la presse, lorsque l’information commença à circuler. Elle suscita une prévisible excitation, mais fut accueillie avec un soulagement presque unanime - seul le président sortant semblait penser jusque-là que briguer un second mandat, tout en se trouvant dans les abysses de l’impopularité, n’avait rien d’incongru, et que, le ridicule ne tuant pas, l’aventure ne serait pas suicidaire. Quelqu’un avait donc finalement réussi à le persuader du contraire.

Cependant, dans un pays où les régicides donnent toujours mauvaise conscience, d’aucuns s’empressèrent d’en appeler à l’Histoire. Elle saurait, dirent-ils, faire justice à un Président dont le bilan, tout bien pesé, ne serait pas tenu en définitive pour quantité négligeable. Le problème de Hollande, insista-t-on, était moins ce qu’il avait fait ou n’avait pas fait, que son incapacité récurrente à communiquer. On ne saurait effectivement nier que son quinquennat fut scandé par les pannes d’image : le chef de l’Etat trempé sous la pluie, le chef de l’Etat partant conter fleurette sur son scooter, le chef de l’Etat se moquant des "sans-dents", le chef de l’Etat disant ce qu’un Président ne devrait pas dire, le chef de l’Etat plus vrai que nature dans les imitations caricaturales de Nicolas Canteloup…

Manuel Valls et la laide mésalliance impopulaire

Le renoncement de François Hollande leva enfin l’obstacle pour son fringant Premier ministre, qui trépignait jusque-là d’impatience, déchiré entre son devoir de loyauté et une ambition dopée par les sondages qui lui promettaient monts et merveilles. Las ! Il y avait, en 2017, une malédiction des primaires digne de celle de Rascar Capac, et Manuel Valls devait bientôt avoir les boules.

Si le premier tour de la "primaire citoyenne" ouverte aux "acteurs de la Belle Alliance populaire", le 22 janvier, avait bien écarté, comme on le prévoyait, Arnaud Montebourg, elle consacra, en revanche, contre toute attente, Benoît Hamon devant Manuel Valls (36,50 % et 31,90 % des voix respectivement). Le deuxième tour, une semaine plus tard, ne laissa aucune chance au Premier ministre sortant, bientôt définitivement sorti avec seulement 41,3 % des suffrages, contre 58,7 % à l’ancien ministre frondeur de l’Education nationale. François Hollande, apprit-on, avait préféré aller applaudir Michel Drucker au théâtre plutôt que de suivre les débats télévisés, et il ne se déplaça pas pour voter. La "Belle Alliance" n’était pas belle à voir.

Valls conçut de sa déroute tellement d’amertume et de ressentiment qu’après avoir solennellement déclaré qu’il honorerait les engagements des primaires en soutenant le candidat qu’elles avaient intronisé, il finirait par se rallier à Emmanuel Macron. Il est vrai que, dans cette campagne, on n’en serait pas à un reniement près. Le geste n’émut, toutefois, pas outre mesure le leader d’En Marche qui, voyant tous les désespérés du PS le rejoindre, et redoutant par conséquent de présider aux destinées d’une auberge espagnole, lâcha le 14 mars, lors d’un déplacement à Lille, qu’il n’avait "pas fondé une maison d’hôtes."

Emmanuel Macron en marche et en roue libre

Emmanuel Macron avait, certes, été le plus malin, et cela aussi, c’était une énorme surprise. Plutôt que de se laisser enfermer dans la cage des primaires, il avait préféré, comme Jean-Luc Mélenchon à l’autre extrémité de la gauche, jouer cavalier seul - et vraiment seul. Sans parti, hormis ce mouvement né de rien, quelques mois plus tôt, dans sa ville natale d’Amiens, et baptisé d’un nom passablement éculé, En Marche, Macron avait, de l’avis général, fait un pari très risqué. Tout au plus pouvait-il espérer prendre rendez-vous pour l’avenir quand il officialisa sa candidature, le 16 novembre, quatre jours avant la primaire de la droite. Nul ne se doutait alors que l’implosion du parti socialiste d’un côté, la diabolisation de François Fillon de l’autre, allaient ménager une voie royale à l’ancien banquier d’affaires, ancien secrétaire général adjoint de l’Elysée et ancien ministre de l’Economie de Manuel Valls, qui se vantait de n’être ni de gauche ni de droite, quand bien même on ne tarderait pas à railler sa propension à se dire d’accord plus souvent qu’à son tour avec ses contradicteurs, fussent-ils des bords les plus opposés.

Deux jours après l’entrée en piste de Macron, François Fillon avait encore chanté, le 18 novembre, son antienne favorite. "Au sommet de l’Etat, l’intégrité du président et de ses ministres doit être irréprochable, parce qu’il n’y a pas d’autorité sans exemplarité", avait-il de nouveau martelé au Palais des Congrès, devant une foule enflammée. "Les élus sont des personnes à qui le peuple souverain confie provisoirement une part du pouvoir que lui seul détient. Cette confiance, nous devons l’honorer. L’Etat et son chef ne peuvent pas demander aux Français de se dépasser, ils ne peuvent pas exiger des citoyens qu’ils respectent les lois, si le soupçon est au cœur de l’Etat. Voilà ce que je crois, et il fallait bien que quelqu’un se lève pour le dire."

Deux mois après s’être ainsi levé, le candidat de la droite et du centre dut pourtant se rasseoir. Le 24 janvier, entre les deux tours de la primaire de la gauche, le "Canard enchaîné" lança dans la mare présidentielle les premiers pavés du "Penelopegate". L’affaire, qui semblait surgir de la nuit des temps (les faits remontaient aux années 1980-1990), prit François Fillon totalement au dépourvu. Sa défense, face aux premières accusations, fut d’une maladresse inouïe. L’ancien chef du gouvernement était si pleinement convaincu de la vanité de cette attaque qu’il prit follement l’engagement, devant les téléspectateurs du "20 heures" de TF1, le 26 janvier, de ne renoncer à sa candidature que s’il était mis en examen. Chose qui, dans son esprit, ne pouvait jamais arriver.

Las ! Le 27 novembre, à Poitiers, François Fillon avait encore cru bon de dénoncer "l’injustice sociale entre ceux qui travaillent dur pour peu et ceux qui ne travaillent pas et reçoivent de l’argent public". Or, tout portait à croire maintenant que le député de la Sarthe avait bel et bien puisé dans les caisses de l’Etat pour rémunérer son épouse comme femme au foyer. Encore salie par des histoires de montres et de luxueux costumes offerts par des admirateurs fortunés et prétendument désintéressés ("Et alors ?", répliqua-t-il), la réputation du candidat, largement bâtie jusque-là sur sa prétention à nettoyer les écuries d’Augias, était dramatiquement flétrie.

Le rodéo de François Fillon

Pourtant, s’il avait dû se rasseoir, Fillon refusa de se coucher. Loin de jeter l’éponge comme il s’y était engagé, malgré sa mise en examen, le 14 mars, l’homme se battit comme un beau diable pour rester en selle. Tel un cow-boy sur un cheval qui fait tout pour le désarçonner, il résista, avec autant de mauvaise foi que d’opiniâtreté, criant au complot de la justice et des médias, accablant l’Elysée et son "cabinet noir", concédant des "erreurs" seulement pour en minimiser l’importance, manifestant des talents de romancier pour berner ses admirateurs et égarer l’opinion. Au bout du compte, s’il ne parvint visiblement pas à restaurer sa crédibilité, l’ancien Premier ministre réussit au moins à faire la preuve d’une force de caractère qu’on ne lui soupçonnait pas, et à montrer ainsi que, s’il était élu, il serait, à la barre de la France, le capitaine capable de la sortir de toutes les tempêtes.

Dans celle qui faillit emporter le candidat en février, le salut prit une forme inattendue. Elle se concrétisa le 5 mars, place du Trocadéro, à Paris. Non pas dans cette foule de partisans que François Fillon estima à 200000 personnes (quatre ou cinq fois moins selon la police), mais dans la présence à ses côtés des lieutenants de Nicolas Sarkozy, François Baroin en tête. Cette mobilisation devait signifier urbi et orbi que les "sarkozistes" ne se rangeraient pas derrière Alain Juppé, qu’il n’y avait donc pas de solution de rechange à François Fillon, et que ce dernier devait par conséquent demeurer le seul et unique candidat de la droite. L’Histoire dira si l’ancien président a réellement souhaité sauver son ex-Premier ministre, ou si, persuadé que la candidature de Fillon ruinerait les chances de la droite, il a machiavéliquement cherché à plonger dans le chaos et le néant une famille politique qui n’avait pas voulu de lui.

Dans l’immédiat, la manœuvre du Trocadéro exposa au ridicule les rebelles qui avaient un peu trop précipitamment quitté la galère Fillon et qui étaient maintenant obligés de remonter à bord, sous peine de rester en rade en cas de victoire (aussi lointaine qu’elle parût alors), le 7 mai. L’UDI, le parti centriste de Jean-Louis Borloo, avait ainsi fait mine de claquer bruyamment la porte et ses ténors devaient à présent rentrer sur la pointe des pieds, sans trop se faire remarquer.

Le seul qui, finalement, avait des raisons de sourire, au soir du 5 mars, c’est François Bayrou. Parce que son favori, Alain Juppé, avait perdu la primaire, le dernier Mohican du Modem s’était résigné, le 22 février, à jeter son dévolu sur Emmanuel Macron, jurant à qui voulait l’entendre que celui-ci incarnait à la perfection le projet que lui-même avait vainement porté en 2007 et 2012. Mais qu’aurait-il dû faire si, d’aventure et par extraordinaire, Fillon avait finalement laissé sa place à Juppé ? Ce scénario cauchemardesque était donc heureusement écarté, le maire de Bordeaux ayant, au lendemain du 5 mars, définitivement exclu de jouer les seconds choix.

Pendant ce temps, Marine Le Pen…

Le "Penelopegate" aurait dû, en toute logique, constituer un boulet non seulement pour François Fillon, mais également pour Marine Le Pen, pareillement accusée d’avoir fait passer la directrice de son cabinet au FN, Catherine Griset, et son garde du corps, Thierry Légier, pour des assistants parlementaires qui étaient par conséquent rémunérés par le Parlement européen - un détournement potentiel de quelque 340000 euros entre 2010 et 2016. Toutefois, là où l’ancien Premier ministre affecta de respecter la légalité républicaine, quitte à vouer ensuite les magistrats aux gémonies, la député européenne se rebella d’emblée contre la "République des juges" et refusa de se rendre aux convocations de la justice (ce qui ferait dire au "petit candidat" Philippe Poutou que l’UE était soudainement bien utile quand elle procurait une immunité parlementaire). Et là où François Fillon déçut une partie au moins de sa clientèle électorale, qui découvrait un possible escroc sous les dehors d’un chevalier blanc, Marine Le Pen ne fit que renforcer son capital de sympathie : si l’Europe était responsable des maux de la France, il n’était que légitime de la gruger.

L’affaire des deniers européens de Mme Le Pen ne fit pas vraiment scandale - la presse concentrant ses feux sur le "Penelopegate" (on tient là sans doute un beau sujet d’étude sur le fonctionnement des médias). Elle n’a, en tout cas, pas empêché la candidate du Front national de voguer continuellement en tête des intentions de vote au premier tour, malgré de sporadiques fléchissements dans les sondages. Même un dérapage digne du père Le Pen (une distinction supposée subtile ente "la France" et "la France de Vichy" pour exonérer la première de sa responsabilité dans la rafle du Vel d’Hiv en 1942) ne semble pas avoir ému exagérément ceux qui, dans la mouvance frontiste, pouvaient nourrir des doutes sur sa véritable nature idéologique. Cependant, si la paisible croisière de Marine Le Pen a été le seul scénario de la campagne à se dérouler comme prévu, le score de la candidate, au soir du 23 avril, pourrait constituer, lui, une surprise dans la mesure où sa popularité aura peut-être été, en fin de compte, surestimée.

Jean-Luc Mélenchon et son double

Une dernière surprise (en attendant ce que le deuxième tour nous réserve) pourrait venir de l’autre député européen dans la course : Jean-Luc Mélenchon. Personne n’aurait songé à parier un kopeck sur cet éphémère sénateur (de l’Essonne) et météorique ministre (de l’Enseignement professionnel, au côté de Jack Lang dans le gouvernement Jospin). On se souvient avec quel sens de l’évidence, teinté d’une condescendance à peine rentrée, Benoît Hamon l’avait vainement appelé à se désister pour qu’il ne subsiste, à gauche, qu’un seul candidat, auréolé de la légitimité d’une primaire à laquelle Mélenchon n’avait pas voulu se soumettre. Avant que le fondateur du Parti de gauche, devenu le héraut de la "France insoumise", d’abord ne le dépasse dans les sondages, ensuite ne le largue tant et si bien que Hamon passe désormais pour le seul des cinq principaux candidats à n’avoir presque aucune chance de figurer au second tour.

A 65 ans, ce fils de prolétaires (son père était receveur des postes, sa mère institutrice) savoure un succès jubilatoire qui a déjà pour lui tous les délices du triomphe. Significativement, dans les derniers jours de la campagne, Jean-Luc Mélenchon a appelé ses partisans, non pas à se mobiliser, mais à rire et s’amuser - le meilleur antidote, selon lui, à la crise qui ronge la Ve République (il a d’ailleurs le projet de l’abolir et de convoquer une Assemblée constituante pour enfanter la VIe République). Le candidat a, du reste, donné l’exemple. Il a épaté la galerie en faisant campagne à plusieurs endroits différents en même temps, convoquant par exemple ses partisans à Lyon, le 5 février, tandis que son hologramme en divertissait d’autres à Paris - un coup de com’ à 230000 euros qui a donné une touche de modernité à ce personnage dogmatique dont les idées ont longtemps eu un air de famille avec celles à l’honneur en Corée du Nord ou à Cuba du temps de Castro.

Très bon orateur (comparé à ses piètres concurrents surtout), doué pour l’invective, voire l’insulte, Jean-Luc Mélenchon a pu donner l’illusion du parler vrai en des temps où la dissimulation et le mensonge sont la règle, comme il a eu beau jeu de rappeler que lui au moins n’était pas mis en examen. Cet ennemi déclaré des journalistes est subitement devenu leur coqueluche, alors qu’il grimpait irrésistiblement dans les sondages et faisait miroiter à la presse une manchette inédite pour les éditions du 24 avril : "Le Pen contre Mélenchon", ou la France prise au piège des extrémismes, une variante de "la peste ou le choléra". La réalité a finalement été différente à l’issue du premier tour, mais, quoi qu’il en soit, que Jean-Luc Mélenchon ait pu faire quasiment jeu égal avec François Fillon dans une élection présidentielle qui restera sans aucun doute le principal motif d’émerveillement de cette campagne 2017.

Les sondages, vainqueurs du premier tour

Emmanuel Macron et Marine Le Pen au second tour, précédant François Fillon et Jean-Luc Mélenchon avec, loin derrière, Benoît Hamon : les instituts de sondage avaient finalement vu juste. Retrouvant crédibilité et superbe après leurs errements dans les primaires, ils pouvaient être proclamés vainqueurs incontestables du premier tour de l'élection présidentielle. Tout au plus étaient-ils passés à côté des 4,70 % de Nicolas Dupont-Aignan, ci-devant maire d'Yerres dans l'Essonne, le seul des six "petits candidats" à faire impression et à créer la surprise. Un score à l'évidence gonflé par les voix de ceux que Fillon avait déçus et que Le Pen effrayait (encore), mais score qui allait néanmoins gonfler les ambitions du président de Debout la France, le parti au mélange hybride de gaullisme et de souverainisme.

La fille après le père, pour ramener les Le Pen au sommet, quinze ans seulement après le séisme politique provoqué par l'irruption du fondateur du Front national dans le duel qui aurait logiquement dû opposer, en 2002, Jacques Chirac et Lionel Jospin ! La secousse se doublait, cette fois, d'un phénomène quant à lui sans précédent : l'absence tant de la droite que de la gauche dans le choix du président de la République, conséquence prévisible, mais malgré tout surprenante, des discordes fratricides chez les Républicains et chez les socialistes. Les protagonistes de ce second tour gravitent, comme l'on sait, hors des grands partis traditionnels : Emmanuel Macron se veut en marge du système, tandis que Marine Le Pen se déclare contre lui.

En fêtant de façon un peu trop ostentatoire sa victoire au soir du premier tour, le candidat d'En Marche n'a pas seulement commis une faute de goût (en rappelant fâcheusement les célébrations pompeuses de Nicolas Sarkozy après son élection), il a aussi commis une erreur de jugement (en se croyant déjà à l'Elysée). En effet, le "front républicain", qui s'était instantanément formé contre Jean-Marie Le Pen en 2002, ne s'est pas matérialisé, cette fois, avec la même évidence, laissant planer un doute, aussi relatif soit-il, sur les chances d'Emmanuel Macron de l'emporter, le 7 mai. Si, parmi les ténors vaincus le 23 avril, François Fillon (avec beaucoup de grâce) et Benoît Hamon (avec un peu moins d'élégance) ont immédiatement appelé leurs partisans à reporter leurs voix sur Macron, Jean-Luc Mélenchon s'est bien gardé de le faire. Peut-être parce qu'il savait que, des sept millions d'électeurs qui ont voté pour lui, vingt pour cent inclinaient à jeter leur dévolu sur la candidate du Front national au second tour, et qu'il valait mieux ne pas les heurter de front en prévision des législatives des 11 et 18 juin.

Toujours est-il qu'on a assisté ainsi à une surprise de plus dans cette campagne : l'insolite spectacle d'une extrême gauche refusant de combattre sans arrière-pensée et sans ambiguïté l'extrême droite. Certes, Mélenchon n'a pas cessé de répéter qu'on ne pouvait pas le soupçonner de voter Le Pen. En ne disant pas explicitement qu'il soutiendrait Emmanuel Macron, il a, toutefois, donné à entendre à ses partisans que le vote blanc ou l'abstention étaient des options, au risque de fragiliser le candidat d'En Marche. Contrairement à la CFDT, rangée bon gré mal gré derrière Macron, les syndicats CGT et Force ouvrière ont adopté la même posture, tandis que, à la différence des institutions juive, musulmane et protestante de France, l'Eglise catholique refusait elle aussi de prendre collectivement position, incapable de trancher entre les vertus familiales que le Front national défend et les valeurs humanistes qu'il foule au pied. Généralement séduit par son libéralisme, le patronat s'est prononcé en faveur d'Emmanuel Macron. La classe politique également, à de rares exceptions près comme Christine Boutin, ministre du Logement de Nicolas Sarkozy, dont le soutien à Marine Le Pen lui valut bien vite le surnom peu flatteur de "Boutin de la République".

S'il ne constituait pas à proprement parler une surprise (leurs programmes se recoupant très largement), c'est finalement le ralliement de Nicolas Dupont-Aignan à la candidate du Front national qui aura créé la sensation de l'entre-deux-tours. Moins en raison du capital électoral qu'il était censé apporter (la démission concomitante de trois des quatre vice-présidents de Debout la France suffisait à rappeler que beaucoup d'électeurs ne suivraient pas NDA dans sa "dérive" vers l'extrême droite), que de la portée historique d'une décision qui signifiait la fin de l'isolement dans lequel le FN avait été tenu jusque-là. La possibilité de former une alliance (et même un "accord de gouvernement") avec un autre parti constituait, pour le Front national, une étape de plus sur la voie de la légitimation, de la "banalisation". Son importance justifiait bien que Marine Le Pen promette le poste de Premier ministre à un poids plume tel que Dupont-Aignan. La promesse, il est vrai, était d'autant plus facile à faire que les poids lourds ne se bousculaient pas dans l'entourage de la candidate, et que l'arrivée de celle-ci à l'Elysée restait de toute façon très hypothétique.

Un débat d'une brutalité inédite

SiJacques Chirac avait pu se permettre de refuser d'en découdre à la télévision avec Jean-Marie Le Pen, au motif qu'on ne débat pas avec le Front national, on le combat, Emmanuel Macron ne pouvait pas, quinze ans plus tard, adopter la même attitude sans courir le risque que l'opinion publique l'assimile désormais moins à du civisme qu'à de la lâcheté. C'est donc à un duel inédit qu'ont assisté, le 3 mai, quelque 16,5 millions de téléspectateurs (dont près de 500 000 Belges francophones) – moins que les 20 millions qui suivirent Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy en 2007, moins aussi que les 17,8 millions qui regardèrent Sarkozy et Hollande en 2012. L'affrontement fut d'une telle agressivité que les deux journalistes commis à la modération du débat, Christophe Jakubyszyn et Nathalie Saint-Cricq, chefs des services politiques de TF1 et de France 2, ont rapidement lâché prise. Peu expérimentés, l'un et l'autre ont si mal dirigé la manœuvre que des internautes diffusaient bientôt, sur les réseaux sociaux, une "alerte enlèvement" suggérant qu'ils avaient purement et simplement disparu.

Abandonnés ainsi à eux-mêmes, sans personne pour rectifier un monceau d'approximations, d'erreurs et de contre-vérités, les deux candidats ont moins livré une bataille sur le fond en expliquant leur programme, qu'une guerre d'images en opposant leurs personnalités. Sans jamais se départir d'un sourire carnassier qui lui a souvent tenu lieu d'argument, Marine Le Pen a systématiquement cherché à dépeindre son rival en héritier de François Hollande, asservi à la finance et au grand capital, mais aussi à l'Europe et à l'Allemagne ("Quoi qu'il arrive, la France sera dirigée par une femme : ou ce sera moi, ou ce sera Angela Merkel", a-t-elle lâché).

Continuellement interrompu, et trahissant par moments le manque d'assurance d'un novice en politique, Emmanuel Macron a tenté de démonter les mensonges de son adversaire et sa logique de la peur, tout en justifiant son bilan de ministre de l'Economie et en présentant les réformes qu'il souhaitait introduire. Ce fut, devait résumer un observateur averti, Bernard Pivot, l'improbable confrontation d'une habituée du café du commerce et d'un prof de Sciences Po.

Au lendemain de l'unique débat de l'entre-deux-tours, et à trois jours du scrutin, il était bien difficile de dire dans quelle mesure cette partie de pugilat avait fait bouger les lignes. Les convaincus, dans l'un et l'autre camp, n'auront probablement pas changé d'avis. Quant aux indécis, ils auront vu les candidats dans toute leur nudité. Marine Le Pen est apparue sous un jour nettement moins flatteur qu'à l'ordinaire. Poussée dans ses ultimes retranchements en fin de débat, la fille Le Pen a laissé craquer un vernis sous lequel il n'aurait pas fallu gratter beaucoup pour retrouver le père dont elle prétend s'être affranchie. Emmanuel Macron a réussi, pour sa part, un tour de force en restant maître de lui jusqu'au bout (d'autres, à sa place, auraient tout simplement étranglé une interlocutrice à ce point méprisante et d'aussi mauvaise foi). Il n'en a pas moins exposé des faiblesses manifestes depuis le lancement de sa campagne : des incohérences dans son positionnement et ses projets qui l'ont empêché plus d'une fois de riposter efficacement aux piques lancées par la candidate du Front national. Aussi pouvait-on penser que le choix, dimanche 7 mai, se ferait davantage entre deux idéologies qu'entre deux programmes.