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La prise d’otage du Ponant par des pirates

Revivez l’un des plus célèbres actes de piraterie

Témoignages du Commandant et de son épouse

Le sang-froid du Commandant

Vendredi 4 avril 2008, 11h15.

Les côtes somaliennes font régulièrement l’objet d’actes de piraterie.

Les côtes somaliennes font régulièrement l’objet d’actes de piraterie.

Le Ponant, ce luxueux trois-mâts de 88 mètres de long et ses 30 membres d’équipage, entre dans le golfe d’Aden. Alors que le voilier se rend sans passagers des Seychelles au Yémen, il se fait aborder par plusieurs embarcations d’hommes lourdement armés. Les pirates somaliens ont profité du fait que la partie émergée du navire soit très faible. De plus, les touristes représentent une valeur d’échange potentiellement plus rentable que les marins.

20 Heures de France 2

Gardant son sang-froid, le commandant Patrick Marchesseau parvient à alerter sa compagnie qu’une attaque est en cours et décide de cacher les membres d’équipage féminins dans une calle au fond du bateau.

Face à l’exigence d’une rançon de 3 millions de dollars à payer en liquide, Patrick Marchesseau joue les intermédiaires entre les pirates et la Compagnie du Ponant.

Pendant ce temps, à l’Elysée, le Président Nicolas Sarkozy et son Premier ministre François Fillon tiennent une réunion de crise avec le chef d’Etat-major et le ministre de la Défense. Ils décident d’envoyer des renforts.

Payer la rançon ou mener un assaut ?

Une semaine après le début de la prise d’otages et de longues négociations, l'assurance de l'armateur accepte de payer une rançon. Le 11 avril 2008 a lieu la libération de l’équipage contre la remise de liasses de billets. C’est l’opération "Thalathine", qui signifie "trente" en somali, soit le nombre d’otages.

Les pirates recomptent les billets et délaissent à leur tour le navire. Le commandant Marchesseau quitte en dernier le navire en sautant à la mer.

Il sera récupéré par les forces françaises.

Les pirates étant discrètement pris en filature, l’opération peut se poursuivre sur la terre ferme. Cinquante minutes après la libération du navire, le GIGN lance un raid héliporté à Garaad sur le 4x4 des pirates avec l’accord du gouvernement somalien. L’assaut est mené par des hélicoptères Gazelle, Panther et Alouette III en collaboration avec d’autres unités de la Marine nationale française.

Les six hommes présents dans le véhicule sont arrêtés et transférés vers des prisons françaises. Une partie du butin est retrouvée dans le 4x4.

A leur arrivée à Orly, le commandant et son équipage sont officiellement accueillis par le président Nicolas Sarkozy et leurs familles.

Deux ans plus tard, Patrick Marchesseau est fait chevalier de la Légion d’Honneur pour son comportement. "Cette décoration rend hommage à son courage et son grand professionnalisme lors de la prise d'otages du bateau dont il avait le commandement en avril 2008, au large du Yémen. Le commandant Marchesseau a fait preuve d'un grand sang-froid dans la gestion de cette crise", a souligné CMA CGM, propriétaire de la Compagnie du Ponant, qui arme le navire.
Le 14 juin 2012, le verdict controversé de la cour d’assises de Paris tombe enfin. Deux accusés sont acquittés et obtiennent même 90.000 euros pour ‘préjudice moral’, l’un est condamné à 4 ans de prison (couvert par la détention préventive) et sera donc libéré, deux accusés sont condamnés à 7 ans de prison, enfin le dernier passera 10 ans derrière les barreaux pour avoir activement participé à la piraterie.

Fin 2014, la France est condamnée par la Cour européenne des droits de l’homme à verser 2 à 5.000 euros de dédommagements aux pirates du Ponant pour ne pas les avoir immédiatement présentés à un magistrat lors de leur garde à vue.

"Voir les pirates utiliser vos effets personnels, cela mine le moral"

Témoignage du Commandant Patrick Marchesseau

Le 4 avril 2008, vous êtes personnellement aux commandes du Ponant au large de la Somalie lorsque des pirates vous prennent en chasse.
Quel est votre récit de cette attaque ?

En naviguant, on aperçoit un bateau de pêche à l’arrêt mais positionné dans l’axe du navire, en plein sur notre trajectoire. Dans le doute, je décide de le contourner largement, bien que je sache que c’est une zone où la piraterie est active. Dans ces eaux, tout bateau avec un comportement anormal est considéré comme suspect. Après l’avoir nettement dépassé, je pensais que la menace était passée. Mais, à ce moment précis, nous observons dans notre sillage l’approche de deux embarcations rapides qui foncent droit sur nous. C’était évident, des pirates donnaient l’assaut sur le Ponant !

A ce moment précis, vous prenez deux initiatives majeures.

Depuis les attentats du 11 septembre 2001 à New York, tous les bateaux sont équipés d’un bouton d’alerte particulièrement discret afin que les assaillants ne puissent se rendre compte qu’un signal est émis. J’ai activé ce système pour signaler l’assaut des pirates. D’autre part, j’ai fait une annonce générale dans le navire pour avertir qu’on allait subir une attaque de pirates. Une réunion préalable avait permis de répartir les rôles de chacun. Il était ainsi convenu qu’on cache les sept membres d’équipage féminins tant que les pirates étaient à bord. Je voulais ainsi assurer la protection des femmes qui, comme prévu, sont immédiatement parties se réfugier au fond du bateau.

Quels sont vos moyens pour contrer un tel assaut ?

Comme tout navire civil, nous n’avions pas d’armes à bord pour nous défendre. En plus des classiques manœuvres de zigzag pour éviter qu’ils ne puissent se coller à la coque, nous avions mis en place des lances à incendie pour repousser les assaillants avec de puissants jets d’eau. Mais ce procédé est d’une efficacité toute relative à cause du vent et de la vitesse du bateau. Nous avions aussi pendu toute une série de cordages à l’arrière du voilier afin que les hélices de leurs embarcations se prennent dans les cordages. Ce sont des moyens évidemment limités lorsque les pirates répondent avec des tirs de kalachnikov en direction du bateau. A ce moment-là, je demande à l’équipage de ne plus s’exposer et de se replier. Ils avaient aussi un lance-roquettes.

Lorsque les pirates montent à bord, l’assaut est-il violent?

Lorsque les 11 pirates arrivent physiquement sur la passerelle, ils sont agressifs et tirent même quelques coups de feu. C’est un moment particulièrement chaud… A partir de là, la communication est très difficile, car ils ne parlent ni l’anglais ni le français. Ils me font comprendre qu’ils veulent rassembler l’équipage. Je fais donc une annonce générale pour rassembler le personnel« masculin » du navire. Je me présente comme commandant et tente de trouver un interlocuteur du côté des pirates, le but étant de répondre à leur attente et de me débarrasser d’eux le plus vite possible.

Vous n’imaginez pas une seconde que la prise d’otages va durer 7 jours ?

A début, les preneurs d’otages exigent de nous rapprocher de la Somalie et affirment qu’une fois là-bas, ils partiraient. J’ai simulé une panne mécanique en espérant me faire rattraper par un navire militaire venu à notre secours. Mais les pirates sont devenus très nerveux, frappant un mécanicien et tirant des balles sur le sol. J’ai compris qu’on avait atteint la limite à ne pas dépasser. On a rejoint la terre après deux jours et je suis parvenu – à leur insu – à communiquer avec l’extérieur pour informer et rassurer ceux qui s’inquiétaient pour nous. Une fois sur place, les chefs du village sont montés à bord pour réclamer le butin.Vu qu’ils voulaient 3 millions de dollars en espèces et sur place, on s’est vite rendu compte que cela allait encore durer quelques jours. Logiquement,j’étais l’intermédiaire entre les pirates et la compagnie. Clairement, on prend son mal en patience et je tente de rassurer l’équipage en leur faisant régulièrement un point sur l’avancée des discussions. S’il m’arrivait quelque chose,il fallait que l’équipage connaisse précisément la situation.

Les pirates étaient-ils drogués ?

Oui, ils avaient une quantité non négligeable de feuilles de khat, c’est une drogue locale à mâcher qui maintient éveillé. Ces herbes ont eu une influence considérable sur leur comportement binaire. Ils étaient soit calmes soit extrêmement violents si la situation leur devenait incontrôlable. C’était le cas lorsque – après 28 heures de prise d’otages - les femmes ont refait surface dans le bateau alors que j’avais garanti aux pirates que tous les membres d’équipage étaient là. N’ayant pas de nouvelles de notre sort, elles étaient très inquiètes nous concernant. Le chef des pirates était furieux, mais m’a affirmé qu’il n’y aurait aucun geste déplacé à leur égard. Il a tenu parole.

Ont-ils saccagé le bateau ?

Non, pas saccagé, mais ils l’ont bien fouillé et se sont permis de prendre des effets personnels de membres d’équipage. Quand vous êtes otage et que vous voyez les pirates porter vos nouvelles chaussures ou lunettes de soleil, ou utiliser votre smartphone ou appareil photo, cela vous mine incontestablement le moral. J’ai vu que l’équipage était affecté par les pirates qui commençaient à se servir de leurs effets personnels. Les pirates ont utilisé les appareils photo pour se photographier. J’ai interpellé le chef des pirates en lui rappelant qu’ils étaient là pour réclamer une rançon et non pour piller l’équipage. J’ai exigé qu’ils rendent ce qui avait été volé. On a récupéré quelques biens, dont les appareils… avec les photos des pirates. Des photos qui ont été utilisées lors du procès.

Après la longue négociation, il est temps de remettre la rançon. C’est une opération armée conjointe entre les commandos de la Marine et le GIGN qui entre en action. Vous saviez s’ils avaient l’argent ou s’ils venaient pour neutraliser les pirates ?

Il a fallu deux jours pour se mettre d’accord sur le protocole d’échange ‘rançon contre la libération des otages’. Je me suis impliqué fortement dans ces discussions pour qu’elles aboutissent le plus vite possible. Le pirate, lui, il a tout son temps… Je connaissais tout des discussions avec les pirates, mais j’ignorais complètement si un autre projet était prévu ou si une tentative de récupération du butin était planifiée. Le jour de l’échange, c’était très tendu sur le bateau, les pirates sentaient l’odeur des dollars. C’était aujourd’hui ou jamais, ils étaient prêts à nous tuer si les choses ne se passaient pas comme convenu.

Le calvaire de la famille de "Peter Pan"

Entretien avec Vanessa Marchesseau, l’épouse du Commandant

Vanessa Marchesseau

Vanessa Marchesseau

Lors de la prise d’otages, vous étiez chez vous avec vos 3 filles. Comment avez-vous appris la nouvelle et vécu ce terrible évènement ?

Le 4 avril 2008 vers 17h, le siège du Ponant m’a appelé pour m’informer de la prise d’otages par des pirates. Ce coup de fil rapide ne m’a pas permis de comprendre immédiatement ce qu’il se passait. Puis, le reste de la semaine, je fonctionnais un peu comme si j’avais deux cerveaux, l’un était consacré à la gestion de mes enfants et l’autre était celui de l’épouse inquiète du sort de son mari. Je me suis posé plein de questions sur les conséquences possibles de cette attaque. Evidemment, j’ai tout caché à mes enfants qui entamaient leurs vacances scolaires. J’avais même débranché internet, la télévision et la radio. J’ai eu de nombreuses visites d’amis, du maire, de gendarmes… Ce qui ne rassure pas forcément.

Comment étiez-vous informée en temps réel de l’évolution de cette crise ?

Je n’ai eu aucun contact avec Patrick lors de cet évènement. Le Quai d’Orsay (NDLR : ministère français des Affaires étrangères) m’avait donné un code permettant de m’identifier lors d’échanges téléphoniques. Cela nous permettait d’appeler à n’importe quel moment et d’ainsi obtenir les dernières informations disponibles. Au bout du fil, il y avait toujours quelqu’un pour décrocher et répondre à nos questions. Et sincèrement, j’étais contente d’avoir ces réponses. Dans le même temps, je refusais de parler à tous les journalistes. C’était le black-out total, no comment !

Retrouvailles sur le tarmac d'Orly

Retrouvailles sur le tarmac d'Orly

Avec le recul, vous estimez avoir eu plus peur que votre mari ?

Lorsque les familles des otages se sont revues, nous avons remarqué que les familles étaient finalement plus inquiètes que les otages eux-mêmes, car ils étaient – au contraire de nous – conscients de ce qu’il se passait et de l’état d’esprit des pirates. Ils ne vivaient pas dans le conditionnel ‘et si? et si ?’. A contrario, nous avions de nombreuses images en tête. Sans information précise sur leur détention, on imaginait beaucoup de choses, souvent le pire…

Quand avez-vous expliqué les faits à vos enfants ?

Elles avaient 10 mois, 3 ans et 4 ans. A son retour, Patrick a donc raconté l’histoire en utilisant les personnages de Capitaine Crochet et de Peter Pan, sans jamais évoquer les dangers encourus. Ce n’est que quelques années plus tard, lorsqu’on était persuadé que nos filles ne seraient pas traumatisées à l’idée que cela puisse survenir à nouveau, que nous avons raconté la prise d’otages. Aujourd’hui, on ne leur cache plus rien, on répond à leurs questions.

Avez-vous parfois peur de savoir votre mari en mer ?

Oh non, jamais. Comme n’importe quel métier, je suis consciente qu’il y a des dangers. Conduire un bateau comporte des risques, surtout en Arctique ou Antarctique, mais c’est pareil pour tous les moyens de transport. A vrai dire, c’était la douzième fois qu’il naviguait dans ces zones-là. D’ailleurs, avant d’y aller, il blaguait autour de ces zones à risques. On en rigolait. Puis, même après, il est repassé à plusieurs reprises dans cette mer.

Un dossier réalisé par Dorian de Meeûs