Chapitre 3

La chefferie coutumière,
pouvoir parallèle

© Olivier Papegnies / collectif Huma

Un refus suffit à doucher l’espoir de voir « installé » un groupe de Koglweogo : celui du chef coutumier de la localité. Au Burkina Faso, à côté du pouvoir démocratique subsiste une structure parallèle, celle de la chefferie traditionnelle. Ancrés dans la société burkinabè, ces leaders moraux et religieux ont toujours été des acteurs déterminants, tant au niveau local que national, occupant un rôle central de médiateur en temps de crise sociale ou politique. En tant que référents (liés à l’ethnie), ils régulent les relations sociales, jouissent d’une grande légitimité et influence au sein de la population. « Rien ne chasse le chef coutumier. Quand le chef dit, la population suit », souligne le Nabaa (Roi) de Sapouy.

Entourés d’un nombre important de villageois, le fondateur des Koglweogo Rassam Kandé Nabaa (ici au micro),
les Koglweogo et les chefs coutumiers de différentes régions entendent montrer leur résilience. En même temps qu’une démonstration de force,
c’est aussi celle d’une unité en construction.

© Olivier Papegnies / collectif Huma

Nombreux sont les chefs traditionnels qui ont décidé d’endosser le mouvement Koglweogo, jusqu’au « Mogho Nabaa », le roi du Burkina. Ce patronage assoit la légitimité des groupes d’autodéfense et leur permet de bénéficier du large réseau formé à travers le pays par la chefferie. L’appui de l’autorité coutumière souligne par ailleurs le caractère apolitique d’un mouvement qui se réclame avant tout populaire, une émanation du peuple et au service de celui-ci.

Propagation par contagion
Les « gardiens de la forêt » sont d’abord apparus sur le plateau central, région majoritairement Mossi, à l’initiative du « Rassam Kande Nabaa » (chef suprême). En 2014, il institue les premiers Koglweogo et diffuse le modèle dans les localités alentours. Il est généralement admis que ces groupes d’autodéfense sont propres à cette ethnie, dont les membres sont musulmans. Mais il s’est, par bouche à oreille, propagé dans les zones majoritairement Gourmantché et Gourounsi, notamment.

Boureima Nadbanka, chef des Koglweogo de la province du Namentenga, se rend dans le village de Zambanga pour rendre compte des résultats engrangés par les Koglweogo,
malgré une « résistance initiale » au mouvement, et y « induire de nouveaux comportements citoyens. »

© Olivier Papegnies / collectif Huma

« Les Koglweogo ne peuvent pas être imposés. Il n’y a donc pas de concurrence avec les autres groupes d’autodéfense adoubés ailleurs dans le pays. Nous respectons les limites territoriales », insiste le chef coutumier Gourounsi de Po. Il évoque, sans les citer, les chasseurs Dozos, de l’ethnie Dioulasso, qui occupent des fonctions similaires à l’Ouest. Dans une lettre ouverte au président du Faso, des ressortissants de l’Ouest dénoncent pourtant « l’entêtement des Koglweogo à vouloir s’installer de force dans la région », en témoignent les affrontements, parfois violents, qui se sont produits dans le courant de l’année 2016. Cela s’était soldé par une condamnation par le ministre en charge de l’Administration territoriale, de la décentralisation et de la sécurité intérieure à l’égard des Koglweogo, leur interdisant de s’y installer.

Unité et résilience
« Celui qui voit dans les Koglweogo une origine ethnique n’a rien compris. C’est un mouvement populaire et social. Il est basé sur la tradition bien plus que sur la religion ou l’ethnie », s’insurge Ismaël Compaoré, journaliste et spécialiste de la problématique. Les Kogleweogo revendiquent cette unité. « Grâce au mouvement, les chefs coutumiers se rencontrent et tissent des liens », unissant ainsi la population dans un mouvement solidaire « au-delà des appartenances ethniques et des croyances religieuses », souligne le Nabaa de Sapouy.

Ce jour-là, depuis l’aube, les Koglweogo des provinces de Sibilis, Ziro et Nahouri principalement se sont rassemblés dans la vaste plaine de la localité de Sapouy. Des éléments ont même emprunté la piste cabossée qui relie Ouagadougou au Ghana, s’arrêtant à mi-chemin. C’est ici que se déroule une grand-messe d’ampleur : en octobre dernier, les motos de 24 Koglweogo ont été brûlées par un groupe de bandits venus du Ghana. Certains ont péri. L’événement a marqué les esprits mais n’a pas douché la motivation des Koglweogo. Que du contraire : les associations du pays se sont cotisées pour acheter de nouveaux véhicules et les remettre aux victimes encore en vie. Ils sont plusieurs centaines, harnachés dans leur costume : latérite, bordeaux, vert en fonction de leur origine. Arme levée au ciel, ils forment une haie d’honneur pour accueillir avec tout le respect qui leur est dû, les chefs coutumiers et leurs délégations. Ce jour-là, entourés de centaines de villageois, les Koglweogo, comme les chefs coutumiers, entendent montrer leur résilience. En même temps qu’une démonstration de force, c’est aussi celle d’une unité en construction.

Face à cette unité revendiquée, les dissensions se font tout de même sentir. Ainsi, Django, chef des Koglweogo de l’Est et membre de l’ethnie Gourmantché, jette la pierre aux Koglweogo de Boulsa et de Kombissiri, les accusant de « déconner » et dénonçant leur usage de la violence et la perception d’amendes. « Pour le moment, les groupes ont des visions trop divergentes » pour se structurer nationalement, estime-t-il. Cela se constate effectivement sur le terrain.

Tous les Koglweogo, parce qu’ils s’inscrivent dans la mouvance traditionnelle, se réclament être les gardiens de la mémoire des ancêtres qui leur assurent protection et réussite. C’est une responsabilité revendiquée tant par les chefs du mouvement que par les chefs traditionnels.
« Pour honorer la mémoire de notre histoire, d’un peuple fier et combatif, le village doit rester uni et fort », harangue Django, prince Gourmantché, lors d’un discours tout en nuances, prononcé devant les habitants de Bougui. Si Django n’est pas un chef coutumier (lire son portrait dans le chapitre 4), il s’en rapproche par son aura et par la maîtrise qu’il a des mots. A chacune de leurs interventions, ces leaders démontrent leur talent d’orateur, alternant sérieux et légèreté, captant l’attention et suscitant les rires et les applaudissements, ils jouent avec les mots dont ils font des images. Les proverbes provoquent l’hilarité et l’adhésion des foules. En obtenant cette adhésion, le réseau d’« informateurs » au sein de la population croît. En même temps que leur soutien financier. Et l’aura des chefs coutumiers.

De nombreux chefs coutumiers apportent leur appui aux Koglweogo. A l'image du chef de Sapouy (à gauche de l'image),
ils le montrent par leur présence lors de cette grand messe et par leur soutien au financement de nouvelles motos.

© Olivier Papegnies / collectif Huma







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