Chapitre 2

Rondes de nuit

© OlivieOlivier Papegnies / collectif Humar Papegnies

Au plus fort de leurs activités, les Koglweogo patrouillaient la journée, sommairement armés et semblablement équipés. Mais alors que ces activités diurnes ont pratiquement disparu, les patrouilles de nuit par contre, font toujours partie de la routine des « Gardiens de la brousse » . Reportage à Léo et à Fada N’Gourma.

Ils sont une vingtaine assis sous le haut-vent de paille d’un maquis en bord de ville. Ils sont reconnaissables par leur tenues couleur latérite, agrémentées de gri-gri pour les uns, de couvre-chefs pour les autres. Tous ont le fusil en bandoulière. « Des fusils de chasse, calibre 12, précise Yago. Pour sortir, c’est obligatoire. » Ce vendredi soir, comme c’est le cas trois fois par semaine, les hommes du président Saybou Zio gardent la ville et sillonnent la brousse. L’homme, grand et imposant, organise les équipes. Les « soldats », ou « Wibsé », quittent leur chaise et abandonnent leurs tasses de Nescafé pour sauter en duo sur leur moto. Les moteurs vrombissent et couvrent les injonctions. Le temps est frais, disent-ils. Alors, autant y aller. Les rires détendus contrastent avec le sérieux de la mission qu’ils se sont fixée depuis près de trois ans : garantir la sécurité de la ville, de ses habitants et de leurs biens, les protéger contre les voleurs, coupeurs de routes, braqueurs qui avaient alors pris le contrôle de la ville et de sa périphérie. De Léo, à quelques kilomètres de la frontière avec le Ghana à Fada N’Gourma, carrefour des routes commerciales vers le Niger, le Togo et le Bénin un temps considérée « zone rouge ».

En brousse, en périphérie de Léo
Sous un ciel d’étoiles, les premiers empruntent la route sud et filent en rase campagne. La brousse. Une odeur de tamarin flotte au-dessus de la piste accidentée. Les arbres se font plus denses. La moto du Président Zio s’arrête une première fois. Une vague piste sillonne entre les buis dont sortent trois « éléments ». Leurs lampes torches fixées sur le côté de leurs têtes s’allument. Ces veilleurs guettent, tapis dans le silence de la nuit.

Les différentes patrouilles sont positionnées tout au long de la piste. « Les bandits braquent les personnes qui viennent vendre leur bétail et marchandises au marché, ou celles qui repartent vers le Ghana avec l’argent de leurs ventes », commente Zio. Il coupe le moteur, se dresse de sa haute taille et marche vers le noir. Un cri de ralliement se joint au chant des grillons. Les réponses en écho ne se font pas attendre. Alors, les buissons s’agitent et des ombres en sortent. Les silhouettes d’abord floues d’une quinzaine d’hommes se distinguent.

« La nuit est calme », commente Moussa, la tête parée d’un bonnet à cornes. Sur sa veste, des petits miroirs reflètent les faibles lumières des torches.« Ces gris-gris me protègent » , explique-t-il. La magie noire fait intégralement partie de la pratique Koglweogo, et leur donne le courage de « laisser leur sommeil » et de mettre leur « vie en péril ». « Avant, si tu sortais la nuit, tu avais des problèmes, se souvient l’homme. Mais maintenant, ça va mieux », murmure cet agriculteur qui, la nuit, porte sur l’épaule un calibre 12 plutôt que sa pioche.

Plus enfoncé dans la brousse, son homonyme est caché dans un buisson, couché, fusil chargé. Prêt à tirer. « Ca fait longtemps que vous êtes là ? ». « Oui, un peu », répond le jeune homme amoindrissant l’ardeur de l’effort comme le font humblement les Burkinabè. Cette patrouille n’est pas mobile, ou peu. Elle stationne sur ce lieu stratégique de passage entre le Ghana et le Burkina Faso, largement emprunté par le grand banditisme transfrontalier et les braqueurs locaux, utilisant la brousse comme terrain de jeu. « Mais nous connaissons très bien le terrain. Face à nous, ils ne peuvent rien! », défend un soldat, sûr de son fait. « Sous vos pieds est enterré un brigand »un brigand », lâche tout de go le président.« Il a tué deux de nos éléments… puis il est mort ». Comment ? « Il est mort… », c’est tout. « Au début des Koglweogo à Léo, un vieil homme est mort après avoir été battu. Il se dit qu’il y aurait eu méprise sur sa culpabilité. Depuis lors, le sujet est sensible », commentera après coup Diasso. Car si les Koglweogo se vantent d’assurer la sécurité de leurs concitoyens, il ne sont pas à l’abri des « débordements » et bavures. « Ce sont souvent ceux qui ont été victimes qui intègrent les Koglweogo et rendent ensuite justice… Ça laisse la porte ouverte à la vengeance », explique Aimé Béogo, proche des Koglweogo de Fada.

A quelques kilomètres de là, en bordure de la ville de Léo, plusieurs patrouilles sont positionnées le long d’un important axe routier. « A partir d’une heure du matin, on arrête systématiquement tous les véhicules », explique Faisal. C’est que la nuit est plus propice au vol. « Si quelqu’un a un sac à dos, nous lui demandons de l’ouvrir. C’est suspect. Il pourrait y avoir du bétail dedans. Du bétail volé, c’est sûr ! », poursuit le jeune homme.

Le trafic est loin d’être dense mais les quelques Koglweogo ont tout de même fort à faire. A leur vue, les conducteur écrasent les freins qui crissent alors sur la piste. Ils obéissent aux injonctions. « Rien à signaler », commente Yago, mécanicien le jour. Des fêtards revenant des maquis retournent chez eux. « Notre présence dissuade les sorties trop tardives ou les comportements limites dans les maquis… ». Les Koglweogo se sentiraient-ils une responsabilité éducative ? «Si les jeunes sortent moins, ils sont moins tentés de commettre des délits », assure Yago, gêné par la question. Répondre par l’affirmative signifierait que les Koglweogo débordent des prérogatives qu’ils se sont données, qu’ils ne se limitent pas à lutter pour la sécurité mais tentent de réguler la vie sociale, voire d’avoir une influence morale sur la population.

Un groupe de cinq hommes patrouille dans la ville de Léo.

© Olivier Papegnies / collectif Huma

Le rêve d’un couvre-feu à l’Est
A Fada N’gourma, un rêve se dessine sous ce ciel sans nuage d’automne: celui d’installer un couvre- feu comme moyen de « prévention », explique Django, chef des Kogleweogo de la Région de l’Est. « On arrête tous ceux qui ne peuvent pas justifier leur identité, les biens qu’ils transportent et les raisons de leur présence dehors à une heure tardive », explique un membre du secteur 11, qui jouxte l’immense marché au bétail du chef-lieu de cette vaste région. Cette nuit-là, quatre habitants, dont un jeune garçon mineur, seront forcés de le suivre jusqu’au siège et d’y passer la nuit. Une nuit froide et humide d’octobre, assis recroquevillés sur un banc branlant. Ceux-là seront relâchés dès la levée du jour. Ce ne sera pas le cas de Djiabouba Lelampo. Tapis dans l’ombre d’une pièce froide à la fenêtre presque occultée de cet abris de béton aux allures de mini-prison, le suspect se tient assis sur une natte, le dos droit et les jambes tendues. Ses chevilles sont enchaînées et reliées à ses poignets. Torse nu, son pantalon tombe et dévoile le haut de ses fesses. Il reste stoïque. « Les preuves l’accablent, il va collaborer. On va lui soutirer quelques aveux », commente un membre Koglweogo. Le lendemain, il sera jugé.

Au siège de Léo, le feu crépite. Il réchauffe plusieurs Koglweogo installés sous les manguiers. Mais aussi Polé. Le jeune homme, enchaîné, est assis parterre au coin du feu, les pieds nus au bord des flammes, la chemise à demi-boutonnée. Il répond d’une voix étouffée à Saydou Zio. « Non, je n’ai pas mangé. Oui, j’ai faim. » Le signe de croix qu’il fait avant de mordre dans son sandwich provoque les rires. Le lendemain, à l’aube, le présumé voleur de portable devra affronter les regards curieux et les coups de fouets. Il n’a, par contre, pas le sou et ne devra pas s’acquitter de l’amende due pour son méfait.

Il est 2h30. « Comment se passe la patrouille ? », « Ca va, c’est calme », assure la dizaine de Koglweogo en patrouille dans la ville de Léo. Eux ont bientôt terminé leur mission. Ils iront dormir quelques heures avant, le matin venu, de repartir aux champs, de rejoindre leurs bêtes ou leur commerce. En soirée, en fonction de ce que le président aura décidé, certains devront à nouveau assumer leur rôle de « gardien de la brousse ». Et de la cité. « Ce n’est pas facile. Mais maintenant, on s’est habitué », ponctue Oumarou avant de nous souhaiter bonne nuit.







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