Le financement participatif
pour panser les plaies des agriculteurs



Reportage par
Isabelle Lemaire
& Gilles Toussaint

|N°1
La Libre.be
Lundi 15.05.2017

Le déclic, l'envie de s'en sortir est venu d'une manifestation d'agriculteurs à Bruxelles en 2015. Armel Jeghers y participe et il est interviewé par la RTBF. Agé de 43 ans, ce producteur laitier est installé dans le village liégeois d'Aubin-Neufchâteau. Dans la famille, on est fermier depuis quatre générations. Lui a repris il y a 13 ans l'exploitation de son père. Armel adore son métier mais, tous les jours, il a songé à en changer. Ses 65 vaches laitières, élevées en prairie, et ses 20 hectares de céréales ne suffisent plus à faire vivre sa famille. Heureusement que sa femme Mireille a un travail en dehors de la ferme, comme psychologue.

«Sans son salaire, on ne serait pas arrivé à traverser les crises», signale l'agriculteur, à qui la levée des quotas laitiers en 2015 a porté un rude coup. «J'ai besoin de gagner environ 12 000 euros par mois. En 2009, c'était déjà dur : j'en perdais 5000 mensuellement. En 2015-2016, pareil, alors que j'ai fait de gros investissements pour augmenter la production et essayer de m'en sortir», dit-il.

Suite à ce reportage, les gens de son village prennent conscience de ses difficultés et de sa détresse.

«Ils m'ont demandé : 'Que peut-on faire pour vous aider ?' A part m'acheter tous et tous les jours un litre de lait, je ne vois pas. L'idée de transformer mon lait a alors doucement germé. Mes parents et grands-parents faisaient déjà du beurre. »

Un crowdfunding « de proximité »

Le couple a donc bâti un nouveau projet, celui de transformer la production maison en crème, beurre, yaourt et glace et de proposer quelques autres produits à la vente dans un petit magasin qui ouvrira à la ferme, deux demi-journées par semaine.

Mais pour ce faire, il a besoin d'un coup de pouce financier. «Des amis m'ont parlé du crowdfunding. Je ne savais pas ce que c'était et c'est ma femme, enthousiasmée, qui a pris les choses en main. Au début, j'ai eu un peu de mal à me faire à l'idée car cela me donnait l'impression de tendre la main.»

Les Jeghers se sont ainsi tournés vers la plateforme de financement participatif Miimosa, dédiée à l'agriculture, qui s'est implantée en Belgique il y a quelques mois. «Il nous fallait 10 500 euros pour acheter le matériel (écrémeuse, pasteurisateur, chambre froide), aménager le local de transformation et faire réaliser le packaging», indique Armel Jeghers. Le succès est fulgurant et surprend le couple. Dans les premiers jours après son lancement sur Miimosa, le projet récolte 1000 euros par jour et se solde à près de 19 000 euros, dépassant de loin l'objectif fixé. «Les contributeurs sont très largement issus de notre commune. Les gens du village, où il n'y a plus qu'un seul commerce, nous ont dit merci. Mais c'est nous qui les remercions !», lance l'agriculteur, heureux et surpris de cette solidarité qui a reboosté son moral. Un tel soutien, c'est en quelque sorte la meilleure étude de marché possible.

Les produits «Les Malices» (contraction des prénoms des filles du couple, Marion et Alice) sont en phase de test. La vente pourra débuter le 1er juillet. Pour Armel Jeghers, le bout du tunnel est peut-être bientôt proche, grâce à ce projet financé collectivement.

Une génération à bout





« Actuellement, je suis payé 31,5
centimes au litre, en prix de base.
Ca me permet de rentrer tout juste dans mes frais.»

«On est un petit groupe d'agriculteurs du même âge qui se connaissent depuis 20 ans. On a toujours été optimiste, mais quelque chose s'est cassé en 2015-2016. Hormis les aides financières, qui donnent un côté mendiant aux agriculteurs, l'Europe n'a jamais rien fait pour nous.

On est en train de crever et on est à bout »
, raconte-t-il encore sans pouvoir dissimuler une certaine émotion. «Je crois que c'est la prise de conscience des gens qui va sauver les agriculteurs», espère-t-il.

La ferme André essaie de voler de ses propres ailes

A Maffe, dans le Condroz namurois, la famille André a de son côté depuis longtemps choisi la voie de la diversification et des circuits courts. « Quand mon père a commencé, la petite taille de l'exploitation ne lui laissait pas beaucoup de choix. Il a débuté en faisant de la production laitière intensive avec une quarantaine de vaches. Au bout de trois ou quatre ans, il s'est rendu compte que cela le plaçait dans une impasse», explique son fils Philippe, qui a repris la ferme familiale.

« Il a alors choisi de se lancer dans le bio. Il faisait partie des quinze premiers producteurs en Wallonie. C'était réellement une question de philosophie plus que d'argent, car à l'époque ce marché n'existait quasiment pas ».



Petit à petit, l'exploitation se développe et se diversifie, en produisant et en commercialisant directement son propre yaourt et en cultivant du froment panifiable destiné à quelques boulangers. « Maman préparait les yaourts dans des gros pots en verre. On en faisait 50 000 litres par an que l'on distribuait via les marchés et un réseau de petits distributeurs. On livrait à Louvain-la Neuve, Chastre… Cela permettait de valoriser beaucoup mieux notre lait »

Associé à son papa depuis 1996, Philippe a décidé de son côté de se diversifier dans la production de volailles. Avec quelques autres éleveurs, il a notamment créé la première filière de production de poulets bio belges « de façon assez artisanale », avant de tenter une brève expérience dans les « produits standards» pour un abattoir en Flandre.

Depuis avril 2015, Philippe et son épouse se sont lancés dans l'élevage et la vente directe de volailles bios. Tous les trois mois, ils écoulent ainsi environ 1200 poulets déclinés en diverses préparations réalisées à l'abattoir : saucisses, filets, pattes, burgers, brochettes, schnitzel… Soigneusement conditionnés, les produits sont livrés frais à la ferme à quelque 600 clients qui peuvent passer commande via un site Internet. Et le succès est au rendez-vous. « On a atteint le premier objectif que l'on s'était fixé », se réjouit-il, soulignant avoir investi dans ce projet tout l'argent gagné, notamment dans la distribution de folders afin de se faire connaître.

« Un geste de coeur »

A présent le couple passe donc à la phase 2. « On va construire trois nouveaux poulaillers qui nous permettront de produire 15 600 poulets qui pourront circuler sur 6,5 ha de prairies. On sera quasiment au maximum de ce qui est autorisé pour une exploitation bio. On va aussi construire un hall de stockage pour y mettre nos propres céréales. De cette manière, on espère arriver à assurer l'alimentation des volailles à 60 % avec nos cultures. »

Une chambre froide qui permettra d'éviter la location d'un camion frigo les jours de livraison et une petite salle pour accueillir les clients dans de meilleures conditions compléteront le dispositif. « De cette façon, nous aurons le circuit le plus court possible ». L'espoir est d'écouler environ un triers de cette production via la vente directe, le reste était distribué par la filière de l'abattoir partenaire.





L'investissement nécessaire à ces infrastructures n'est évidemment pas mince. Après avoir participé à une réunion d'information sur le financement participatif, Philippe et son épouse se sont décidés eux aussi à demander un petit coup de pouce à la communauté. En un peu moins de deux mois, ils ont récolté via la plate-forme Miimosa un montant de 2800 € sur les 3500 escomptés. De l'argent qui sera utilisé pour la réalisation de la chambre froide.

Un coup de pouce qui n'est pas essentiel, mais qui ne les en réjouit pas moins. « On aurait pu réaliser notre projet sans cela, mais on l'a fait en se disant que ce serait un petit plus financièrement et aussi parce que cela contribue à nous faire connaître. Et puis, cela aide à voir ce que pensent les clients, ça crée un lien. Mais cela demande un gros travail de communication. Il ne suffit pas de poster sa demande et d'attendre. J'ai été très surpris des retours encourageants que nous avons reçus et aussi des montants que certains contributeurs sont prêts à donner. Cela m'a fait plaisir pas seulement parce qu'on reçoit de l'argent, mais parce que l'on voit des gens qui vous soutiennent. Cela apporte un côté très humain. C'est un geste de coeur vers les agriculteurs. Et ils en ont besoin. »


Des agrochèques plutôt que des écochèques ?

Si l'agriculture intensive n'est sans doute pas près de disparaître, le rôle des pouvoirs publics est de permettre aux petits exploitants de vivre sur base d'un autre modèle. Pour soutenir ces derniers, le syndicat agricole Fugea défend ainsi une idée originale : «Alors que le système des écochèques est remis en question, pourquoi ne pas transformer ceux-ci en agrochèques pour soutenir l'achat de produits fermiers issus des circuits courts ?»




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Gilles Toussaint

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