État islamique

L’histoire d’une PME du terrorisme devenue multinationale

Un conflit entre sunnites et chiites en Irak

Nous sommes en décembre 2011. Après presque une décennie de présence en Irak, les troupes américaines quittent officiellement Bagdad. Désormais, l’administration Obama laisse le soin à l’armée irakienne d’assurer la sécurité sur son territoire. Mais les tensions sont vives dans la capitale divisée entre quartiers chiites protégés et zones où vivent des sunnites. Si ces derniers détenaient le pouvoir sous Saddam Hussein, ils ont depuis été écartés de toutes les décisions politiques, au point d’en retirer un immense sentiment d’injustice. Le jour venu, l’État islamique s’appuiera sur ce conflit entre communautés religieuses et promettra aux sunnites humiliés la vengeance dont ils rêvent contre les chiites.


Comprendre la différence entre sunnites et chiites en vidéo

Abu Bakr al-Baghdadi, l’enfance d’un chef

À l’origine de l’EI, il y a aussi un chef pour mener la révolte. Ce leader, c’est Abu Bakr al-Baghdadi, un Irakien né à Falloujah en 1971. Il a donc 30 ans le jour où Al-Qaïda frappe les États-Unis en plein cœur avec les attentats du 11-Septembre. Ancien étudiant en théologie, il est arrêté et emprisonné par les Américains au début de l’année 2004 dans des circonstances troubles. Le voilà incarcéré à la prison de Camp Bucca au sud de l’Irak. C’est là qu’il se radicalise au contact d’autres détenus. Fait incroyable : sous les yeux aveugles des gardiens américains, un nouveau mouvement terroriste se dessine dans l’ombre. Parmi les 25 dirigeants de l’EI, 17 d’entre eux se sont rencontrés à Camp Bucca !


Abu Bakr al-Baghdadi sort de prison fin 2004. Il prête alors allégeance à Al-Qaïda et se trouve deux ennemis : le gouvernement chiite irakien et l’impérialisme américain. À l’été 2011, il profite de la guerre civile qui ravage la Syrie pour y envoyer des combattants. Ceux-ci se rangent aux côtés des rebelles contre Bachar el-Assad. Le combat contre l’armée du président syrien devient secondaire au fil des mois. Nouvel objectif : contrôler des territoires toujours plus vastes, à chaque fois par la force. Peu à peu, un nouveau mouvement nait : « l’État islamique en Irak et au Levant ».


En juillet 2012, les choses se corsent pour la région : la frontière entre la Turquie et la Syrie tombe. Voilà une porte d’entrée idéale pour les candidats djihadistes étrangers désireux de se rendre en Syrie. Les journaux français et belges se remplissent alors de témoignages de jeunes hommes et femmes partis sans prévenir pour combattre avec les rebelles syriens. Ils ne sont pas les seuls. On estime qu’au moins 3.000 Tunisiens et 2.000 Marocains, parmi lesquels des déçus des printemps arabes, ont suivi le mouvement. Ces troupes fraîches apprendront leur métier auprès de professionnels du terrorisme qui ont par le passé servi dans les rangs d’Al-Qaïda.

2014, de la ville jusqu’au monde

En Irak aussi, l’EI s’impose. Début janvier 2014, les djihadistes s’emparent de Falloujah, au centre du pays, à moins d’une heure de route de Bagdad. En juin, c’est au tour de Mossoul de tomber, en quelques jours à peine. Dans cette ville, l’armée régulière irakienne, forte de 50.000 hommes, est défaite par quelques milliers de djihadistes à peine.


Dans chaque ville conquise, la stratégie est la même : les hommes de l’EI tentent de gagner la confiance de la population en organisant le chaos que l’administration officielle irakienne ne parvenait plus à gérer. À Falloujah par exemple, l’EI lève des taxes et paye des salaires aux fonctionnaires.

L’EI « ne s’impose pas à la population locale comme une force d’occupation étrangère ou ressentie comme telle. Sa stratégie, très différente, repose sur la restitution du pouvoir local, dans chacune de ces villes, à des acteurs locaux »

LUIZARD Pierre-Jean, Le piège Daech.
L’État islamique ou le retour de l’Histoire, Paris, La Découverte, 2015, p. 15.


Depuis son quartier général de Raqqa (centre de la Syrie), l’EI met en place son grand projet : faire revivre l’âge d’or de la civilisation arabe, soit l’époque médiévale où l’Orient avait maîtrisé de précieux savoirs dans les domaines scientifiques, médicaux ou philosophiques. La charî’a, la loi islamique, est un élément central dans la résurrection de cette période mythique. Les dirigeants de l’EI comptent bien user de la violence pour faire respecter les règles sacrées, en exécutant au besoin les mécréants qui refusent de s’y soumettre.

« Ce qui distingue l’État islamique de tous les autres mouvements djihadistes, c’est bien la volonté d’appliquer la charî’a sur un territoire spécifique doté de son propre État et de ses propres institutions. »

Le piège Daech. L’État islamique ou le retour de l’Histoire, p. 152.


Le 29 juin 2014 marque un nouveau tournant : Abu Bakr al-Baghdadi s’autoproclame calife et abandonne le nom d’« État islamique en Irak et au Levant » pour constituer le seul « État islamique ». Beaucoup en ont rêvé, lui l’a fait.

Un « État » riche d’immenses ressources

Reste une question cruciale : le financement de l’EI. Comment le groupe terroriste parvient-il à maintenir son train de vie, à se fournir en armes et à apporter aux citoyens des villes qu’il contrôle les services nécessaires ?
Car, comme le rappelle Jean-Charles Brisard, expert en financement du terrorisme cité dans un récent documentaire d’Arte

« En terme de ressources et d’infrastructure, on est face à quelque chose qui est hybride entre l’organisation terroriste et l’État à proprement parler. Pour bénéficier du soutien de la population, l’EI doit prouver qu’il est capable d’assurer les services d’un État : éducation, route, eau, électricité… Sinon les populations vont fuir et ce n’est pas ce que veut l’EI. »

« Daech - Naissance d’un État terroriste », documentaire Arte, 2015.


Concrètement, les combattants sont assis sur un véritable tas d’or. Les sous-sols des terres qu’ils occupent sont riches en ressources naturelles : du pétrole bien sûr, qu’ils revendent à prix cassés via des filières de contrebande en place depuis de très longues années ; du blé cultivé dans la plaine de Ninive, véritable « grenier à grain » de l’Irak à proximité de Mossoul ; mais aussi du gaz et du phosphate utilisé comme engrais pour l’agriculture.


Autres sources de financement : les taxes prélevées dans les villes où l’EI est implanté, les rançons et les dons privés venus de pays tels que le Koweït, le Qatar, les Émirats arabes unis ou l’Arabie saoudite. Enfin, lors de la prise de Mossoul, l’EI a mis la main sur les réserves d’or de la banque centrale. Le butin de ce « hold up » s’élèverait à plusieurs centaines de millions d’euros.


Tout cet argent permet de compléter un arsenal militaire important et composé en partie de matériel destiné au départ à l’armée régulière irakienne. Chars, canons, avions… les djihadistes ne manquent de rien. Ils assurent aussi leur propagande à l’international avec des moyens professionnels (vidéos et magazines en couleurs aux graphismes très travaillés…) et peuvent même se permettre de payer des salaires au personnel civil, de l’ingénieur au médecin, qui apportent des services directs aux populations.

©Reporters

Mais ce relatif confort à un prix pour les Irakiens et les Syriens : celui d’une police locale qui patrouille dans les rues à la recherche des manquements aux bonnes mœurs. A Mossoul, Raqqa ou Falloujah, pas question de fumer ou de boire de l’alcool. Les femmes doivent être voilées et il est interdit à quiconque d’écouter de la musique ou de… danser.


A la découverte de « la paperasse de Daech » en Syrie

Pour les minorités, le silence ou le sang

Sur les territoires contrôlés par l’EI, constitués en partie de déserts, gare à celui qui ne se plie pas aux ordres des djihadistes. Yézidis, Kurdes, Turkmènes… les minorités ethniques sont systématiquement persécutées et ont le choix entre le silence et le sang. Seuls les chrétiens ont droit à un « traitement de faveur » qui a toutes les apparences du système mafieux :

« Les chrétiens, en tant que “Gens du livre”, ont le droit de rester sur le territoire contrôlé par l’État islamique en tant que “protégés” […] mais ce à condition de renoncer à une citoyenneté égale et de payer un impôt spécifique […]. Leurs lieux de culte et leurs biens sont ainsi censés être respectés par les autorités musulmanes. »

Le piège Daech. L’État islamique ou le retour de l’Histoire, p. 165.


Pour la communauté internationale, les choix à poser en Irak et en Syrie sont teintés de conséquences incertaines. Rien que la mise en place d’une intervention militaire contre l’EI a mis du temps à se dessiner… Et nul ne sait si les frappes aériennes de la coalition permettront d’éliminer durablement le groupe terroriste ?


Enfin, au-delà de l’éradication de la menace représentée par l’EI, une autre question se pose : Comment stabiliser une région qui a toutes les allures d’une poudrière orientale depuis des dizaines d’années. Pour Pierre-Jean Luizard, historien spécialiste du Moyen-Orient, une chose est sûre :
« On ne reviendra pas au Moyen-Orient que nous avons connu depuis un siècle. Une guerre lancée sans perspectives politiques n’est-elle par perdue d’avance ? ». L’enjeu est de taille et, surtout, mondial.

SOURCE

HÉNIN Nicolas, Jihad Academy. Nos erreurs face à l’État islamique, Paris, Fayard, 2015.

LUIZARD Pierre-Jean, Le piège Daech. L’État islamique ou le retour de l’Histoire, Paris, La Découverte, 2015.

« Daech - Naissance d’un État terroriste », documentaire Arte, 2015.

« La chute de Mossoul ou la naissance de l'État islamique », Affaires sensibles, France Inter, 2015.

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