"Dans une centaine d’années, il n’y aura plus de hêtres en Wallonie."

Depuis des années déjà, les arbres de la forêt wallonne sont malades et il n’existe pas de traitement. Le dérèglement climatique est un facteur aggravant.
La Région wallonne tente de trouver des solutions.

Reportage : Isabelle Lemaire

Sous le soleil éclatant et un ciel d’un bleu azur, la forêt de Bertrix (province de Luxembourg), recouverte d’une couche de neige immaculée de plusieurs centimètres, est un paysage de carte postale.
La nuit et le matin même de ce jeudi du début du mois de février, la température est tombée à – 11°. Rien de plus normal sous ces latitudes. Quoique… Depuis une quinzaine d’années, les hivers ardennais sont de moins en moins rigoureux. Trop doux, trop pluvieux. “Ce ne sont même plus des hivers. Ce qu’il faudrait, c’est du gel comme on en a aujourd’hui pendant deux bons mois pour tuer les parasites”, lance Jacques Poncin, garde forestier à Bertrix depuis 1982.

Car la forêt locale (6800 hectares dont 4500 gérés par la Région wallonne, composée à 60  % de résineux et 40 % de feuillus) est malade, tout comme le reste de la forêt wallonne, d’ailleurs. Et, selon les gardes forestiers de la brigade de Bertrix-Herbeumont, le dérèglement climatique n’est pas du tout étranger au problème.“On sent les changements, aussi bien avec la météo qu’avec les essences d’arbres qu’on utilise habituellement. C’est pire avec les changements climatiques”, souligne le garde forestier Marc Coomans.

“Au début de ma carrière, je ne voyais pas ce genre de problèmes de scolyte du hêtre, de maladies. On relevait seulement de temps en temps un bois malade. On a des problèmes toute l’année, avec les épisodes de sécheresse du printemps et de l’été en plus. Quand un arbre est malade à cause de la sécheresse, par exemple, il émet une odeur qui attire les insectes nuisibles. Il n’y a pas de répit”, déclare Jacques Poncin.
“Les attaques de scolytes ont commencé tout doucement après 2000” , explique-t-il. “L’an dernier, on en a eu énormément, tant dans les bois communaux que chez les particuliers. Les scolytes sont de tout petits insectes parasites (des coléoptères xylophages), présents naturellement dans cet environnement. Ils creusent de petits trous dans l’écorce et pondent à l’intérieur. Comme ils étaient porteurs d’un champignon, les arbres l’ont attrapé aussi et ils ont crevé. C’est une maladie mortelle qui s’est propagée à la vitesse v-v’, en cercle à partir d’un arbre infecté.”

Les ravages des scolytes

“Le phénomène d’attaque a été constaté dans toutes les hêtraies de Wallonie et il est particulièrement marqué à une altitude d’au moins 300 mètres, en Ardenne et Haute Ardenne. Les arbres de la région d'Elsenborn, grâce à une plus haute altitude et donc à des températures plus basses, ne rencontre pas encore ce genre de problèmes. Ces attaques ont toutefois apporté une bonne chose. Comme les arbres étaient stressés, qu’ils sentaient qu’ils allaient mourir, ils ont fait de fortes fructifications. Leur dernier sursaut a fonctionné : on a vu apparaître des jeunes hêtres sains”, ajoute son collègue Marc Coomans.

Les deux hommes s’arrêtent devant un vénérable hêtre qui doit être âgé de 120 ans. De gros champignons se sont développés sur son tronc, qui a été marqué d’une croix, signe qu’il est malade et qu’il sera vendu. Dans la même zone, des chênes sont aussi morts du dépérissement du chêne, une maladie encore bien mystérieuse, qu’on n’explique pas.

Hêtres, frênes, chênes, douglas...

Les arbres de la forêt wallonne sont touchés par plusieurs maladies. Il y a la chalarose du frêne, un champignon agressif qui provoque, entre autres, une nécrose de l’écorce, un flétrissement des feuilles et potentiellement la mort de l’arbre. Selon le rapport 2016 de l’Observatoire wallon de la santé des forêts (OWSF), tous les frênes wallons (273) qui font l'objet d'un suivi par l'OWSF sont infectés plus ou moins gravement, avec un taux de mortalité de 10  %. La maladie s'est propagée à la vitesse de l'éclair, en une dizaine d'années, dans toute l'Europe. Il n'existe aucun traitement mais des arbres ont développé une résistance.

Le dépérissement du chêne touche fortement une partie de l’Ardenne, à une altitude de 300 à 400 mètres. Ce phénomène, commencé au milieu des années 80, cause une chute de rameaux et de feuilles à partir de l’extrémité des branches. "C'est une maladie complexe, aggravée par la sécheresse et pas forcément mortelle. Il n'y a pas de solution unique : on est presque au cas par cas", précise Quentin Leroy, de l'OWSF.

Les hêtres connaissent une baisse de vitalité (attaques de scolytes et de champignons), signale le rapport de l’OWSF, même si les graves crises de dépérissement de 2000 et 2009 sont passées. Le sapin de Douglas est attaqué en Ardenne par plusieurs maladies : rouille suisse, Sirococcus conigenus (champignon), rouille suisse (champignon), cécidomyies des aiguilles (insectes) qui font tomber les aiguilles.

A quelques centaines de mètres de là, ce sont des épicéas qui ont été largement plantés. Certains sont vieux d'une centaine d’années. Eux aussi n’ont pas fière allure et même les jeunes pousses spontanées de sapins de Douglas, présentes au pied des arbres, sont malades. Elles n’ont presque plus d’aiguilles. “Les Douglas, qu’on a beaucoup plantés ces vingt dernières années, attrapent des maladies depuis 2 ou 3 ans, une quinzaine en tout dont trois assez marquantes : la rouille suisse, le Sirococcus et la Cécidomyie. Cela fait une action combinée qui fait que l’arbre meurt”, constate Jacques Poncin.

Ces maladies des arbres peuvent s’avérer mortelles et aucun traitement n’existe. Des pièges à phéromones ont bien été installés dans la forêt pour capturer les scolytes, “mais on capturait d’autres insectes non nuisibles en même temps. On a fait ça pour montrer qu’on faisait quelque chose mais on n’a pas réussi à endiguer leur prolifération”, précise Jacques Poncin.
Ces dispositifs ne piégeaient que 10 % des insectes passants. “Contrairement à ce qui se fait en pépinière, on ne peut pas pulvériser toute la forêt ! C’est tellement immense et puis, c'est interdit par le code forestier. Les insecticides tueraient tout : mouches ou abeilles car ils ne sont pas sélectifs.”, dit le garde forestier François Moreau.

Si on traitait les Douglas au fongicide, ce serait une catastrophe écologique pour toutes les espèces, tant animales que végétales.

François Moreau, garde forestier.

Alors, ces préposés de la nature et des forêts ont un rôle crucial. Ils doivent repérer rapidement les arbres malades et les marteler (marquer ceux qui sont à couper), afin qu’on les évacue au plus vite et limiter ainsi la contamination. Ils font également remonter leurs constatations à la hiérarchie, à l'Observatoire wallon de la santé des forêts et avertissent les particuliers propriétaires d'arbres malades pour qu'ils prennent les mesures d'abattage nécessaires.

De lourdes conséquences économiques

La perte des arbres n’est pas qu’environnementale; elle est aussi économique. Le bois noble attaqué présente de grosses taches noires, ce qui le rend inutilisable pour faire des planches. Ou bien l’intérieur malade est tellement dégradé qu’on ne peut même plus en faire du bois de chauffage.
“Sur un arbre malade qui aurait donné dix stères de bois de chauffage, on doit parfois en retirer deux ou trois”, indique Jacques Poncin. “Et c’est du bois qui, s’il avait été sain, aurait pu être vendu comme bois de sciage. Valeur : 100 euros le mètre cube. Malade : 10 euros”, mentionne François Moreau.

“Lors de la dernière vente communale d'automne, j'avais un lot constitué uniquement de bois de qualité marchand. Il est parti entre 80 et 85 euros le m3. Mais si on laisse traîner les choses, la valeur peut descendre à 3 euros le m3”, enchaîne Marc Coomans.

"C'est un enjeu économique pour les communes. Les marchands de bois vont devoir s'adapter. C'est toute la filière bois qui va être impactée dans le futur."

Marc Coomans. garde forestier.

Quant au devenir de la forêt wallonne, la question se pose dès aujourd’hui (lire l'interview ci-dessous). “Si la tendance du réchauffement climatique se poursuit, dans une centaine d’années, il n’y aura plus de hêtres en Wallonie. Il s’implantera plus au Nord, en Suède par exemple. On pourrait voir une forêt wallonne renouvelée avec des bouleaux, des chênes méditerranéens, des pins maritimes, des châtaigniers”, avance Jacques Poncin.
"La situation n'est pas encore catastrophique mais, plus on avance et avec le réchauffement climatique, il va falloir trouver des solutions, d'autres essences qui seront peut-être moins rentables économiquement parlant pour les communes, avec du bois de moindre qualité que ce que les marchands recherchent. Il faut s'adapter au fur et à mesure et, la clé, c'est la diversification. C'est ce que prévoit le code forestier : une forêt multifonctionnelle avec de la biodiversité. On teste par essais/erreurs. Les nouvelles essences vont peut-être développer des résistances aux maladies. C'est imprévisible et il faut du temps. Comme essences alternatives, on peut avoir le pin sylvestre, l'Abies grandis (sapin d'Amérique du Nord), le Tsuga heterophylla (conifère d'Amérique du Nord). Mais on est limité dans les choix par la nature du sol, le régime hydrique et la région", conclut Marc Coomans.

On a les moyens de réfléchir
à des solutions

Les forestiers wallons vont devoir s'adapter au fur et à mesure. La clé du futur passe par la diversification des essences, estime Marc Coomans.

Le visage de la forêt wallonne va changer

Inspecteur général du Demna (Département de l’étude du milieu naturel et agricole en Région wallonne), Marc Herman, ne nie pas les problèmes de santé que connaissent les forêts wallonnes mais il tient à souligner “qu’ils ne sont pas spécialement graves et qu’il n’y a pas eu d’événement nouveau cet hiver. Les problèmes ne datent pas d’hier : le dépérissement des chênes est constaté depuis 2013; les maladies des châtaigniers datent d’il y a quatre ans; la chalarose du frêne est présente depuis 2010 et les hêtres malades, on sait ça depuis 25 ans”.

La part de responsabilité du dérèglement climatique serait, selon lui, “difficile à évaluer. Cet élément joue claire ment un rôle et plus particulièrement les épisodes météorologiques extrêmes : sécheresse ou excès de précipitations”. L’inspecteur général ajoute : “et si on démarre avec une situation défavorable, comme une espèce d’arbre mal installée, avant, ça passait encore. Maintenant, ce n’est plus le cas avec un processus de dépérissement qui commence, pouvant aller jusqu’à la mort”.

Face à cette situation tout de même inquiétante, Marc Herman insiste sur le caractère proactif de la Région wallonne. “Le problème ne va pas s’arranger facilement mais on a les moyens de réfléchir à des solutions. En 2011, on a créé l’Observatoire wallon de la santé des forêts. Il sert à anticiper les problèmes, à proposer des choix d’espèces qui garantiront la forêt la plus résistante possible”, indique-t-il. “Si on a une forêt diversifiée et des espèces bien acclimatées, les arbres pourront naturellement faire face à des stress (maladie, sécheresse…). Il faut s’inscrire dans une politique de reboisement, de régénération permanente.”

L’Université de Liège, via la Faculté de Gembloux Agro-Bio Tech, mène également depuis des années, sur une parcelle test, une expérience de biodiversité forestière. On y étudie notamment comment différentes essences se comportent. Idem pour d’autres experts qui analysent le comportement des espèces dans les arboretums.

Alors, quel avenir pour la forêt wallonne ? “Le paysage forestier évoluera dans 50-60 ans”, déclare Marc Herman. “On peut imaginer que le chêne sessile prendrait plus de place que le chêne pédonculé, l’introduction d’espèces plus méridionales comme le sapin de Nordmann. Mais en foresterie, les choses prennent du temps à se vérifier.”

Photos et vidéos : Jean-Luc Flémal
Montage : Christel Lerebourg